Cinq personnes pour une pépite du jeu indépendant
Conditions de jeu
Joué sur Nintendo Switch, majoritairement en mode docké.
J’ai toujours été passionné de jeux de réflexion et attiré par les propositions singulières dans le jeu vidéo. Alors forcément, un jeu de puzzle s’appuyant sur un système de traduction de langues, c’était quelque chose qui me parlait. Et sans surprise, on me l’avait recommandé plusieurs fois par le passé.
Chants of Sennaar, c’est la rencontre de deux amis qui n’avaient rien à voir avec le domaine du jeu vidéo. Bien vite rejoints par trois développeurs indépendants, c’est avec une équipe réduite de cinq personnes que ce projet prend forme. Celui-ci est plus qu’atypique : un jeu de traduction à inspiration biblique, cela ne court pas les rues et il est en droit de se demander le succès que cela aurait une fois sur le marché. Pourtant, ça fonctionne. Fort de plusieurs récompenses, il obtient notamment les prix du meilleur jeu, du meilleur jeu indépendant et du meilleur Game Design lors des Pégases 2024. Ces trois prix ne sont pas anodins, puisqu’ils démontrent tous l’ingéniosité de ce gameplay aux airs d’OVNI pour les standards de l’industrie.
Le jeu a été en promotion sur Nintendo Switch en février… et je l’ai acheté sur un coup de tête. Après l’avoir terminé, je dois avouer être très satisfait de cet achat inopiné. Et pour sûr, ce jeu mérite amplement les louanges qui lui sont faites.

Un gameplay atypique que vous ne verrez nulle part ailleurs
Imaginez-vous dans un autre pays. Vous ne connaissez pas du tout la langue parlée ici et personne ne parle la vôtre. Vous cherchez à vous rendre dans une petite boutique dont vous avez entendu parler lors de votre voyage. Vous vous approchez d’une personne pour lui demander où cette boutique se trouve, mais vous ne comprenez pas ce qu’elle vous dit. Vous essayez de lire un panneau de direction, mais impossible de vous repérer sans comprendre les mots. Vous vous demandez comment vous allez pouvoir vous orienter. C’est alors que vous réalisez quelque chose. Parmi les trois directions indiquées par le panneau, une d’entre elles semble mener vers un quartier résidentiel. Le nom de cette direction et celui d’une autre commencent par le même mot. Vous en déduisez que ce mot doit probablement vouloir dire « Quartier résidentiel ». Quant au nom de la troisième direction, il commence par un mot différent. Vous tentez de suivre ce chemin… et surprise : vous arrivez dans une rue commerçante ! Peut-être que ce mot différent voulait dire « Rue commerçante » ? En cinq minutes, vous trouvez finalement la boutique que vous cherchez. Beau sens de la déduction !
Ce scénario, c’est exactement celui que Chants of Sennaar vous fait vivre. Lorsque vous arrivez dans une zone, les mots sont représentés sous forme de glyphes que vous ne comprenez pas. Qu’il s’agisse des dialogues avec les PNJs, d’une note dans un livre ou d’une gravure accompagnant une fresque, le sens des glyphes vous est inconnu. Pourtant, il y a toujours quelque chose qui vous aide à le déduire. Parfois, vous verrez une illustration à côté du glyphe. D’autres fois, vous le comprendrez car vous connaissez déjà les glyphes qui l’accompagnent. Ou encore, vous comprendrez qu’il correspond à l’action qui se joue devant vous. Petit à petit, vous apprenez la langue et, lorsque vous retournez discuter avec les PNJs ou lire ce livre qui vous a échappé, vous en comprendrez les moindres détails.
Lorsque vous trouvez un nouveau glyphe, celui-ci est ajouté à votre carnet de notes. À tout moment, il vous est possible de noter une hypothèse concernant la traduction des glyphes trouvés. Pour valider officiellement une traduction, il est nécessaire de parler aux PNJs et d’inspecter l’environnement afin que votre personnage ait une épiphanie. Lorsque cela arrive, celui-ci réalise quelques illustrations dans son carnet de notes. Si toutes les illustrations de la double page sont associées au bon glyphe, le sens de ces derniers vous est révélé. Lorsqu’un texte dont vous connaissez le sens de tous les glyphes s’affiche, une traduction grammaticalement parfaite vous est donnée. S’il vous manque le sens d’au moins un glyphe, une traduction littérale des mots apparaît, comprenant les possibles hypothèses que vous avez émises pour le ou les glyphes manquants.
Présenté ainsi, le système de jeu peut sembler compliqué, voire effrayant. Cependant, là est la force de Chants of Sennaar : la progression au sein des niveaux est fluide et l’apprentissage intuitif. Manette en main, c’est un sentiment très satisfaisant, presque impressionnant. Le tutoriel est une très bonne introduction au concept et on comprend son fonctionnement presque immédiatement, si bien que la découverte des langues se fait avec un naturel époustouflant… ou presque, puisque l’une d’entre elles a été un véritable calvaire que j’ai fini par déduire plus ou moins au hasard. Malgré tout, je dois avouer ne pas avoir été convaincu par la méthode de validation des traductions. J’ai souvent eu l’impression que le personnage avait une épiphanie avant que je ne comprenne moi-même les mots. Il m’arrivait d’y revenir plus tard, mais il m’arrivait aussi de tenter des associations au hasard selon les glyphes que j’avais lorsque l’épiphanie a eu lieu ou si je connaissais déjà quelques traductions de la double page. La validation paraissait souvent arbitraire et peu satisfaisante, mais il est vrai que je vois difficilement quel autre système aurait pu fonctionner sans que cela ne devienne trop complexe.

Une ode au voyage qui vous transporte du début à la fin
Chants of Sennaar, c’est aussi une mécanique de jeu au service d’un univers. Vous évoluez au sein d’un édifice inspiré du mythe de la tour de Babel. Plusieurs peuples y vivent et parlent tous des langues différentes. Ils ne se comprennent pas entre eux et vous-même ne comprenez aucune de leurs langues. De ce fait, chaque niveau est comme la visite d’un nouveau pays. Vous découvrez différents peuples, différentes cultures, différents environnements… et différentes langues, évidemment. D’abord, vous l’admirez pour son architecture, pour les tenues des habitants et pour tout autre élément visuel ou auditif. Au fil de l’apprentissage de la langue, vous comprenez plus en détails les coutumes des habitants, leurs passions, leurs habitudes et bien d’autres. Puisque les informations vous sont délivrées petit à petit, vous prêtez attention au moindre détail pour vous familiariser avec les lieux, créant ainsi une véritable sensation de découverte.
En dehors de ces éléments de narration assez « classiques », ce sont les langues elles-mêmes qui renforcent la singularité de ces peuples. À l’image des langues parlées sur notre planète, elles présentent toutes leurs règles de grammaire et de construction. Les langues sont également influencées par les cultures. Par exemple, le mot « Assiette » du peuple A et le mot « Plateau » du peuple B peuvent en réalité tous deux faire référence à une « Soucoupe ». Cet exemple n’est pas le plus parlant, mais en jeu, ces différences démontrent que les peuples ont un rapport différent avec certains éléments qui les entourent. Ainsi, comprendre la langue devient aussi bien un besoin gameplay que narratif.
Par ailleurs, je tiens à souligner la prouesse que le jeu réalise en termes d’écriture. Puisque le gameplay consiste à comprendre les mots employés, seuls ces mêmes mots peuvent être utilisés dans des dialogues également voués à vous raconter une histoire. Et pourtant, ces quelques mots suffisent à vous raconter quelque chose de clair et construit. Quand on sait que la plupart des jeux usent de longs textes pour raconter leur histoire, il est impressionnant de voir que Chants of Sennaar y parvient avec une sélection extrêmement limitée, une sélection dont les mots ne comptent pas parmi les plus communs et qui a dû être adaptée à la fois aux besoins gameplay et narratifs. Malgré tout, si l’histoire elle-même est assez simple à suivre au début, je dois avouer qu’elle m’a paru quelque peu confuse sur la fin.
Progresser au sein des niveaux, c’est avancer sur le plan gameplay et le plan narratif. La plupart des anciens dialogues peuvent être revisionnés dans le cas où vous auriez manqué de traductions lors de votre premier passage. Bien souvent, vous vous retrouvez à faire des allers-retours selon les nouveaux glyphes que vous comprenez. Cela peut être un peu contraignant, d’autant plus que les points de voyage rapide ne sont pas vraiment placés à des endroits stratégiques. Si comme moi vous avez du mal avec la traduction d’une langue en particulier, vous ferez souvent le tour du pays… Heureusement, la bande-son accompagne parfaitement l’exploration des niveaux et rend le voyage très agréable.

Conclusion
Chants of Sennaar, c’est l’histoire de peuples qui ne se comprennent pas et dont le manque de communication les mène à s’isoler les uns des autres. Mais en coulisses, il est indéniable que les développeurs parlaient la même langue. Il s’agit là d’un jeu extrêmement bien pensé, une œuvre unique en son genre acclamée pour sa prise de risque. Malgré quelques défauts, le pari de réaliser un jeu de traduction est largement remporté. Si vous aimez les jeux de réflexion et les expériences immersives, Chants of Sennaar est fait pour vous.
️ Mes plus
- Un jeu de puzzle très ingénieux et unique en son genre
- Un apprentissage des langues intuitif et satisfaisant...
- Un univers dépaysant, cohérent et immersif que l'on comprend au rythme de son apprentissage des langues
- Une proposition visuelle originale et colorée
- Une bande-son en accord avec le reste du jeu
Mes moins
- Une méthode de validation de la traduction bancale et étrange
- ... à l'exception d'une langue particulièrement compliquée
- Trop d'allers-retours, points de voyage rapide mal placés
Trailer de lancement




